EDITO MARS 2018

Carême de joie ?

Il est bien naturel que la perspective des pénitences et petites privations du Carême réveille quelques angoisses et nous arrache quelque grimace, jaillies des mauvaises habitudes capitalisées au fil de l’an. C’est bien naturel, et l’absence de ces désagréments signifierait plutôt qu’il est grand temps de commencer son Carême.

Mais ce qui sera vraiment surnaturel, c’est de vivre tout cela dans la joie. Pas une joie superficielle, donc, mais cette joie si particulière dont nous avons tous déjà fait l’expérience : la joie profonde qui naît du renoncement, du don de soi, du dénuement amoureusement consenti. En guise d’encouragement, et puisque nous lisons Sagesse d’un pauvre au jeûne pain-pomme chaque vendredi de Carême, relisez donc le petit récit des fioretti par lequel saint François d’Assise, en spécialiste, nous enseigne la joie : la joie parfaite.

Pax et bonum, joyeux Carême !

abbé Jean Colin

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Comment, cheminant avec frère Léon, saint François lui expose ce qu’est la joie parfaite.

Saint François venant une fois de Pérouse à Sainte-Marie-des-Anges avec frère Léon, par un temps d’hiver, et que le froid très vif le faisait beaucoup souffrir, il appela frère Léon qui marchait un peu en avant, et parla ainsi : « Ô frère Léon, alors même que les Frères Mineurs donneraient en tous pays un grand exemple de sainteté et de bonne édification, écris cependant et note avec soin que là n’est pas la joie parfaite. » Saint François alla plus loin, et l’appela une seconde fois : « Ô frère Léon, quand bien même le frère Mineur ferait voir les aveugles, chasserait les démons, rendrait l’ouïe aux sourds, le marcher aux boiteux, la parole aux muets et, ce qui est plus grand miracle, ressusciterait des morts de quatre jours, écris que là n’est pas la joie parfaite. » Marchant encore un peu, saint François s’écria d’une voix forte : « Ô frère Léon, si le frère Mineur savait toutes les langues et toutes les sciences et toutes les Écritures, en sorte qu’il saurait prophétiser et révéler non seulement les choses futures, mais même les secrets des consciences et des âmes, écris que là n’est pas la joie parfaite. » Allant un peu plus loin, saint François appela encore d’une voix forte : « Ô frère Léon, petite brebis de Dieu, quand même le frère parlerait la langue des Anges et saurait le cours des astres et les vertus des herbes, et que lui seraient révélés tous les trésors de la terre, et qu’il connaîtrait les vertus des oiseaux et des poissons, de tous les animaux et des hommes, des arbres et des pierres, des racines et des eaux, écris qu’en cela n’est pas la joie parfaite. » Faisant encore un peu de chemin, saint François appela d’une voix forte : « Ô frère Léon, quand même le frère Mineur saurait si bien prêcher qu’il convertirait tous les fidèles à la foi du Christ, écris que là n’est pas la joie parfaite. »

Comme de tels propos avaient bien duré pendant 3 kilomètres, frère Léon, fort étonné, l’interrogea et dit : « Père, je te prie, de la part de Dieu, de me dire où est la joie parfaite. » Saint François lui répondit : « Quand nous arriverons à Sainte-Marie-des-Anges, ainsi trempés par la pluie et glacés par le froid, souillés de boue et tourmentés par la faim, et que nous frapperons à la porte du couvent, et que le portier viendra en colère et dira : « Qui êtes-vous ? » et que nous lui répondrons : « Nous sommes deux de vos frères », et qu’il dira : « Vous ne dites pas vrai, vous êtes même deux ivrognes qui allez trompant le monde et volant les aumônes des pauvres ; allez-vous en ! » ; et quand il ne nous ouvrira pas et qu’il nous fera rester dehors dans la neige et la pluie, avec le froid et la faim, jusqu’à la nuit ; alors, si nous supportons avec patience, sans trouble et sans murmurer contre lui, tant d’injures et tant de cruauté et tant de rebuffades ; et si nous pensons avec humilité et charité que ce portier nous connaît véritablement, et que Dieu le fait parler contre nous : ô frère Léon, écris que là est la joie parfaite. Et si nous persistons à frapper, et qu’il sorte en colère, et qu’il nous chasse comme des vauriens importuns, avec force injures et coups en disant : « Allez-vous-en d’ici misérables petits voleurs, allez à l’hôpital, car ici vous ne mangerez ni ne logerez », si nous supportons tout cela avec patience, avec allégresse, dans un bon esprit de charité, ô frère Léon, écris que là est la joie parfaite. Et si nous, contraints pourtant par la faim, et par le froid, et par la nuit, nous frappons encore à la porte et appelons et le supplions pour l’amour de Dieu, avec de grands gémissements, de nous ouvrir et de nous faire entrer, et qu’il dise, plus irrité encore : « ce sont des vauriens importuns, et je vais leur payer comme ils méritent », et s’il sort avec un bâton noueux, et qu’il nous saisisse par le capuchon, et nous jette à terre, et nous roule dans la neige, et nous frappe de tous les nœuds de ce bâton ; si tout cela nous le supportons patiemment et avec allégresse, en pensant aux souffrances du Christ béni, que nous devons supporter pour son amour, ô frère Léon, écris qu’en cela est la joie parfaite. Et enfin, écoute la conclusion, frère Léon : au-dessus de toutes les grâces et dons de l’Esprit-Saint que le Christ accorde à ses amis, il y a celui de se vaincre soi-même, et de supporter volontiers pour l’amour du Christ les peines, les injures, les opprobres et les incommodités. » À qui soit toujours honneur et gloire dans les siècles des siècles. Amen.

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